In memoriam Frans Brüggen

Dans l’article que j’avais écrit pour la disparition de Gustav Leonhardt, je disais justement:

“Ce maître artiste a dédié sa vie à la musique, jusqu’à en faire le sacrifice en se produisant jusqu’à la fin. Il m’a fait aimer le clavecin plus que mon propre instrument (la flûte à bec qu’un Frans Brüggen a si bien illustré avec son accompagnement). Il a contribué à graver une intégrale des cantates de Bach qui a fait date et reste, par sa diffusion sur France Musique par Jacques Merlet, une de mes nombreuses initiations à la musique, de celles qui vous marquent pour la vie.” [Jacques Merlet qu est aussi décédé tout récemment et qui fut un passeur fantastique aussi à sa manière]

Alors parlons de Frans Brüggen, disparu récemment lui aussi, à l’heure où notre éducation nationale ne souhaite plus utiliser la flûte à bec comme instrument d’initiation à la musique, pour préférer la voix. Dommage car si peu semblent le regretter, moi c’est par elle que je suis venu à la musique, grâce à un professeur de collège fabuleux, Guy Miaille, éllève d’Henri Carol, et bien sûr au pape de l’instrument, Frans Brüggen.

Ce petit tuyau percé, déjà utilisé par les bergers dans l’antiquité, et sans doute le premier instrument de musique fabriqué dans des temps encore plus reculés, est un vrai instrument qui peut charmer comme peu d’autres peuvent le faire quand il est joué comme le maître hollandais le faisait.

Si l’on écoute partition à la main la Folia de Corelli, on se rend compte de l’ingéniosité de l’ornementation que le maître savait déployer, et renouveler car les autres enregistrements de la même pièce en comportent d’autres, même si celles-ci restent mes préférées tant elle semblent faire partie de la pièce originale.

Son travail de coup de langue (double et triple) lui permettait d’avoir une très grande vélocité, que ses doigts agiles pouvaient suivre (à mon grand dam quand j’essayais de jouer par dessus lui !). Il a vraiment réintroduit l’usage de l’instrument, défriché le répertoire, français également avec Hotteterre, et évidemment allemand avec Telemann – quelles sonates du Getreuer Musik Meister ou encore le double concerto pour flûte ) bec et traverso avec Frans Vester et bien sûr Bach, tant dans la partita BWV 1013, pièce que j’ai passé des heures à travailler pour tenter de faire aussi bien que lui – on peut rêver non ! – ou les brandbourgeois par exemple. Quant à son Opus 10 de Vivaldi avec les prémices de l’orchestre du XVIIIè siècle, il reste pour moi un disque inégalable de fruité, d’énergie et timbres.

Autant que mon professeur Guy Miaille, Frans Brüggen a été un maître qui m’a enseigné l’amour de cet instrument, m’a donné la volonté de travailler pour tenter d’obtenir cette pureté de son qui me fait toujours rêver et cette agilité qui permet de franchir les obstacles techniques pour se concentrer sur la musicalité, le sens et la beauté de la phrase. Un maître qui ne se lassait jamais de me remontrer la bonne manière de faire, il me suffisait de me lever et d’aller replacer le diamant de la platine au début de la face du disque 33 tours pour en profiter de nouveau !!

Entre lui et David Munrow pour les instruments périphériques (cromorne, hautbois du poictou, cornamuse) j’ai eu les meilleurs maîtres en complément et cela m’a permis de découvrir un immense répertoire d’une grande beauté qui continue de m’accompagner. Pourvu que Teldec ressorte certains des disques du virtuose néerlandais qui n’ont pas été réédités ainsi que ceux qui l’étaient déjà, et propose une grande intégrale et montre ainsi à tous les enfants martyrisés par des cours de flûte mal assumés, combien cet instrument est musique, combien il peut susciter d’émotion et amener à la découverte de compositeurs (Marcello, Barsanti, Sammartini) et d’oeuvres (Sonates de Haendel, Fantaisies de Telemann, La pavanne Lachrimae de Van Eyck, La cantate BWV 106 de Bach “Actus Tragicus”) au combien prenantes.

Même si il avait choisi de poursuivre son attachement à la musique par la direction d’orchestre par la suite (quelles suites de Rameau il laisse au disque) Frans Brüggen reste pour moi le modèle absolu de cet instrument mal aimé pour de mauvaises raisons qu’est la flûte à bec, dont il joue maintenant dans les sphères célestes. Un grand merci me vient aux lèvres en pensant à ce fabuleux leg discographique qu’il nous a donné. Aujourd’hui les flûtistes que vous entendez jouer ont souvent été de ses élèves, ou les élèves de ses élèves. Après deux siècles d’interruption, la lignée des flûtistes à bec est de nouveau bien vivante, grâce à lui.

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One Response to “In memoriam Frans Brüggen”

  1. La fée, les sorcières et le mage | Bruno Cornec's Blog Says:

    […] et ses attaques franches et énergiques qui font de cet instrument un pur plaisir quand il est joué comme cela, dans ce répertoire Renaissance où il va si bien (variations sur Daphné de Van Eyck par […]

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