Une victoire méritée

Cela faisait des années qu’il en rêvait: faire partager sa passion à tous ses fans pour un grand oeuvre. Mais cela fut compliqué, il fallait réunir beaucoup de soutiens, dans toute l’Europe si possible, avoir les financements nécessaires (par ces temps de disette budgétaire, c’est délicat), avoir le bon plateau, avec les rôles titres qui pourront s’imposer et faire chavirer et les meilleurs autour de lui pour porter le programme, dont des jeunes pour la mise en scène. Que de persévérance il lui a fallu pour réussir ! Que de travail en amont, comme l’a confirmée la réunion publique à laquelle nous avons pu assister avant le grand moment. Il faut dire qu’on attendait cela depuis si longtemps. En fait depuis l’ancien régime, rien de tel ne s’était produit.

Mais ce samedi, j’ai pu vérifier que tout était vraiment en place et serait parfait pour le jour ultime, ce dimanche.

Alors oui, le grand moment que tous attendaient était enfin là: Jordi Savall nous ramenait Alcione de Marin Marais en France, en la proposant à l’Opéra Comique, séance retransmise aussi sur Mezzo, enregistrée également, ce qui devrait nous assurer non seulement un disque mais surtout un DVD. Et c’est mérité, car depuis 1706, date de sa création et 1771, date de dernière représentation, on ne l’avait pas vue sur scène. Et c’était dommage tant elle représente un pendant à l’Atys de Lully. Depuis qu’il avait découvert Marin Marais en France au début des années 70, Jordi Savall avait, à de nombreuses reprises, tenté d’en redonner le plus bel opéra, après avoir si bien servi les livres de pièces de viole. Mais il lui a fallu attendre 2017 pour y arriver finalement.

Et quel plateau: un Marc Mauillon en Pelée absolument radieux, d’un timbre sonore sans agressivité, touchant dans ses regrets, dosant pianos à merveille et d’une présence remarquable sur scène. Je suis fan ! Mais fan aussi de Cyril Auvity à qui la noblesse de Ceix va très bien, son timbre de haute contre à la française soulignant aussi bien ses effrois que son amour. Lui aussi très bon acteur sur scène nous touche dans ses émois. L’Alcione de Léa Desandre m’est d’abord apparue plus en retrait. Très “potiche” jusqu’à l’acte IV, assez raide dans son jeu (peut-être est-ce voulu par la mise, et même écrit), elle change complètement après l’entracte et mobilise la scène ensuite jusqu’à la fin avec un chant de plus en plus impliqué, des sons filés magnifiques (enfin une soprano dont le vibrato ne supplée pas le besoin de puissance) et un engagement enfin crédible qui rend sa douleur poignante. Certes, encore un peu de raideur dans le jeu, mais l’écoute est si belle, que cela passe au second plan. Les seconds rôles sont fort bons eux aussi, notamment avec une mention spéciale pour Sebastian Monti en Apollon/sommeil avec là aussi un timbre très séduisant. Il jouera vraisemblablement bientôt les premiers rôles à son tour. Avec pour tous un plus fabuleux: une diction exemplaire ! Bravo.

La mise en scène est très centrée sur l’art circassien. Cela passe très bien pour les matelots ou la scène des enfers (effets de groupes rampants superbes), moins à mon goût à d’autres passages où cela surcharge trop la vision et nuit à l’appréciation de la musique (pourtant somptueuse de bout en bout, évidemment, la maestro Savall dirige parmi les meilleurs musiciens de la planète baroque avec un Manfredo Kraemer impérial au premier violon dans ses tenues droites et si justes, ou le traverso poétique de Marc Hantaï, sans oublier mes préférées, les flûtes à bec de Sébastien Marq ou Pierre Hamon, tous habitués du maître catalan).

J’aurai aimé que la balance entre art du cirque et vraie danse soit un peu plus favorable à la seconde, notamment quand on voit la si belle danse d’inspiration baroque effectuée par l’ensemble lors de la célèbre chaconne finale. A noter la participation active des choristes à toute l’action, y compris circassienne, qui donne une grande dynamique au spectacle.

Louise Moaty a finalement plutôt bien réussi cette mise en scène, moderne et symbolique, mais pas artificiellement décalée, un peu trop animée parfois, mais sachant aussi être très poétique, comme la superbe utilisation des drapés pour la scène du temple et de la tempête, sans doute la plus mémorable du spectacle.

Le maestro nous a confirmé que le spectacle tournerait encore, après les dates prévues sur Versailles, Caen ou Barcelone, jusqu’en 2019 ! C’est une très bonne nouvelle qui devrait vous permettre d’aller le voir, si vous n’étiez pas à Paris ce week-end pour pouvoir voter bien sûr.

Et à propos de ceci, il est à noter que ce quinquennat se profile sous les meilleurs auspices du point de vue de la musique savante, avec une utilisation de la neuvième symphonie de Beethoven dès le premier jour. “Pourvou qu’ça doure !” devait dire à son fils à peine plus vieux une mère pleine d’espoir. Et nous aujourd’hui de renchérir, tant pour le soutien à la musique de notre nouveau président, que pour le plaisir toujours renouvelé d’assister au travail époustouflant que réalise Jordi Savall depuis près de 50 ans, notamment pour la défense du répertoire baroque français. La France s’honorerait de lui attribuer le titre de commandeur de la légion d’honneur (puisqu’il l’est déjà pour les Arts et les Lettres, et comme vous pourrez maintenant le vérifier dans Wikipedia qui n’était pas à jour !). Le 14 Juillet est proche 🙂

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